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Circoncision des enfants et sida : où est l’éthique ?

Circoncision des enfants et sida : où est l’éthique ?

Article paru le 27 avril 2012 sur vih.org

Avant que je me réfugie en France, dans le pays où je suis né, j’ai été circoncis. J’ai hurlé autant que j’ai pu. Je ne voulais pas l’être. Mais tant pis, dans ce pays la pression sociale est trop forte. Une partie de mon anatomie a été alors tranchée. Je me souviens de la douleur des piqûres s’enfonçant dans ma chair, et de cette atroce sensation de pisser des lames de rasoir dans les semaine qui ont suivi. Aujourd’hui, je suis irrémédiablement circoncis, alors que je n’ai jamais voulu l’être.

Et la douleur est similaire chez les nourrissons. Ce n’est pas parce qu’ils n’ont pas l’usage de la parole qu’ils ne souffrent pas, qu’ils ne ressentent pas d’horribles douleurs quand ils urinent dans leur couche après l’ablation de leur prépuce.

Je sais que ce premier paragraphe va surprendre, car cette même pression sociale interdit d’exprimer les souffrances ressenties par la circoncision. Et certains scientifiques américains et français sont en train de tenter de généraliser cette pression à tout le continent africain. Peut-être que bientôt dans cette Afrique 100 % circoncise où les normes sociales auront changées, l’homme incirconcis sera la risée de tous. Et les parents n’auront pas d’autre choix que de faire trancher une partie de l’anatomie de leur enfant.

Et ne me dites pas que cela va sauver des vies. Certes, la circoncision à court terme peut permettre d’éviter des contaminations, même si je reste persuadé que c’est avant tout le travail de prévention qui entoure la circoncision des adultes (consentants sous la pression sociale) qui permet d’éviter les nouvelles contaminations. Si la circoncision assurait une protection sur le long terme, comment expliquer ce que rappelait déjà le Conseil National du Sida en 2007 [1] : « au Cameroun, où 93 % de la population est circoncise, la prévalence au VIH chez les hommes circoncis est de 4,1 % contre 1,1 % pour les non-circoncis. Au Lesotho, où la moitié de la population est circoncise, la prévalence chez les hommes circoncis est de 22,8 % contre 15,2 % pour les non-circoncis. » ?

Ainsi, alors que les effets de la circoncision sur le long terme restent inconnus (mais prévisibles par l’exemple entre autres du Cameroun), Mme Emilie Henry indique dans son article [supprimé depuis] que « la mise en place de programmes de circoncision chez les nouveau-nés à partir de deux mois » est un « axe stratégique essentiel qui a encore peu été soutenu dans les pays ». Faire souffrir des milliers enfants comme j’ai souffert et comme des millions d’enfants souffrent à chaque instant, est quelque chose d’acceptable ? On marche sur la tête là.

Et ne me dites pas non plus qu’il est prouvé par A+B que la circoncision protège du VIH. Il n’y a que des hypothèses appuyées par des études de populations.

Toujours en 2007, le Conseil National du Sida s’inquiétait que « la circoncision [puisse] mener à des pratiques contraires à l’éthique » [2], il citait déjà ces « vingt élèves kenyans déjà renvoyés de leur école car non circoncis, la direction souhaitant que ces élèves se fassent circoncire pour réduire les risques de transmission du VIH ». Il y a là l’explication du succès de la circoncision au Kenya : la minorité incirconcise est passée sur le billard sous la pression de la majorité circoncise. De nombreux faits divers de circoncisions forcées d’hommes de la minorité Luo étaient déjà d’ailleurs régulièrement signalés [3]…

De la même manière, les autorités indonésiennes ont quand même projeté de rendre obligatoire la circoncision chez la minorité papoue [4]. Ces déclarations proprement scandaleuses n’ont pas choqué outre mesure.

Pour finir sur l’éthique : la situation au Malawi. Dans ce pays où les hommes circoncis sont plus infectés par le virus que les incirconcis, la circoncision massive ne faisait pas partie des stratégies de réduction des risques [5]. Mais suite à la pression des religieux (mais aussi j’imagine bien des Américains), le pays a dû se résigner à mettre en place des programmes de circoncision [6]. Il faut quand même savoir que le Père Buleya, secrétaire général de la conférence épiscopale, a quand même affirmé que « En tant qu’église, nous sommes contres l’utilisation du préservatif et recommandons la circoncision, car c’est en adéquation avec les enseignements de l’église » [7]. Voilà que les clercs s’en mêlent et trouvent dans la circoncision un moyen de lutter contre l’utilisation du préservatif…

Cela fait quelques années que je lis régulièrement des articles dithyrambiques à propos de la circoncision. Quand je vois par exemple M. Bertran Auvert qui dans une vidéo se vante de pouvoir changer les normes sociales d’un pays en prenant comme exemple la Corée du Sud qui a adopté la pratique massive de la circoncision suite à l’américanisation du pays [8], ça me met hors de moi. Effectivement, suite à la guerre de Corée, dans ce pays déchiré, le Sud a été massivement américanisé et christianisé, et a adopté l’obsession américaine de la circoncision. À l’inverse, le Japon a gardé ses religions et ses traditions, et n’a pas adopté la circoncision massive. Ironie de l’histoire, la prévalence du VIH est similaire dans ces deux pays. Comme quoi…

Dans la vidéo, M. Auvert se garde bien, en outre, d’indiquer le massif déclin qu’a connu et que connait la circoncision dans le monde anglo-saxon. Au Royaume-Uni, en Australie, en Nouvelle-Zélande et au Canada, la majorité des enfants mâles ne sont plus aujourd’hui circoncis. Et même aux États-Unis la circoncision est en baisse. Même s’il y a débat sur les chiffres de cette baisse, elle est bien réelle, n’en déplaise à M. Auvert.

La médecine n’est pas qu’une science, c’est aussi un art. L’homme n’est pas une éprouvette, il ne peut se dissoudre dans de simples calculs mathématiques. Et ce n’est pas parce que le sida fait des ravages en Afrique qu’il faut faire n’importe quoi et foncer tête baissée en mettant de côté toute considération éthique.

Dans mon esprit (peut-être trop) idéaliste, la France était un eldorado des droits humains. Que les Américains cherchent dans une posture typiquement néocolonialiste à étendre la circoncision partout où ils le peuvent, ça ne m’étonne guère. Mais que la France participe tête baissée à cette vaste entreprise, j’avoue ma totale incompréhension.

Nabil S.

Références

1. Conseil National du Sida
2. Conseil National du Sida
3. Los Angeles Times
4. The Jakarta Globe
5. The Body
6. IRIN
7. Malawi Today
8. Collège de France [Page non trouvée]

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