Vous êtes ici : Accueil > Circoncision : comprendre > La circoncision dans une perspective humaniste et juive

La circoncision dans une perspective humaniste et juive

Article de Jérôme Segal paru dans Raison Présente, n°192, 4ème trim. 2014 (sortie en férier 2015), pp. 99-108. Publié sur Droit au Corps avec la permission de l’auteur.

Dans cet article, Jérôme Segal met en évidence la critique juive de la circoncision dans l’histoire et fait état des mouvements juifs et humanistes qui condamnent la circoncision forcée de nos jours.

Jérôme Ségal

Jérôme Segal est historien, maître de conférences à l’université Paris-Sorbonne, travaillant actuellement à Vienne, en Autriche. Il publie dans différents médias, en France comme en Autriche, et rédige de nombreuses recensions. Il tient aussi un blog sur l’Autriche, avec près de 400 entrées depuis 2008. Membre de la communauté juive en Autriche, il s’engage depuis 2012 contre la circoncision forcée, en France, en Autriche ainsi qu’en Allemagne.

Note : les liens intégrés dans l’article l’ont été par Droit au Corps.

La circoncision dans une perspective humaniste et juive, par Jérôme Segal

„A voice from heaven should be ignored if it is not on the side of justice”, Isaac Bashevis Singer (A Young Man in Search of Love, 1978).

« Vous nous tolérez encore parmi vous ? ». C’est avec ces mots très forts que la présidente du Conseil central des Juifs¹ en Allemagne, Charlotte Knobloch, avait pris position dans le débat sur la circoncision, suite au jugement d’un tribunal qui, le 7 mai 2012 à Cologne, avait condamné la circoncision de mineurs sans visées thérapeutiques. Son article publié dans le Süddeutsche Zeitung commençait ainsi : « Pendant soixante ans, en qualité de survivante de la Shoah, j’ai défendu l’Allemagne. Maintenant je me demande si j’ai eu raison. » Sans la moindre réserve, elle poursuivait en affirmant qu’à présent c’était l’existence même de la petite communauté juive en Allemagne qui était menacée par le jugement de Cologne. En Autriche, la situation n’était pas différente et les réactions de la communauté juive pour le moins enflammées. Le président d’honneur de la communauté juive du pays, Ariel Muzicant, s’était autorisé une comparaison particulièrement pernicieuse : une interdiction de la circoncision rituelle serait pour lui ni plus ni moins qu’une « tentative de nouvelle Shoah, l’équivalent d’une extermination du peuple juif, mais seulement cette fois-ci avec des moyens intellectuels ».

Comment Mme Knobloch et M. Muzicant peuvent-ils ignorer ou oublier que par le passé, même parmi les Juifs, la circoncision a été sérieusement remise en question ou même abandonnée à certaines époques, et que les discussions à ce sujet sont aujourd’hui bien vivantes, sans être en rien motivées par l’antisémitisme ? Un bref exposé historique permettra de comprendre comment ces points de vue critiques se sont formés, et surtout dans quel contexte historique. L’enjeu essentiel est de montrer comment il est possible d’adopter aujourd’hui un point de vue critique sur la circoncision ‘forcée’, sans pour autant mettre à mal l’identité juive. Ne serait-il pas possible, 70 ans après l’extermination des Juifs en Europe, de promouvoir des réformes au sein du judaïsme ? Les nombreuses associations et groupements qui se sont formés pour défendre des positions libérales et progressistes, surtout aux États-Unis et en Israël mais aussi en Europe, témoignent aujourd’hui du fait que le combat de la raison, directement inspiré des Lumières, conserve encore une grande actualité. En outre, dans une dernière partie, nous constaterons que les artistes jouent un rôle de précurseurs dans la diffusion d’idées émancipatrices.

La critique juive de la circoncision dans l’histoire

Comme chacun sait, la circoncision est mentionnée en bonne place dans la Thora comme signe de l’alliance entre le peuple juif et son dieu. Dans la Genèse, au chapitre 17, on lit :

Dieu dit à Abraham : « Voici l’alliance que vous avez à garder, l’alliance entre moi et vous, et tes descendants après toi tout mâle parmi vous sera circoncis. Vous vous circoncirez dans votre chair, et ce sera le signe de l’alliance entre moi et vous » (Gen, 17, 1-14).

C’est tout simplement en référence à ce texte qu’encore aujourd’hui les nouveau-nés sont circoncis dans la plupart des familles juives. On serait cependant en droit de qualifier cette opération de « circoncision forcée » puisqu’elle est accomplie sans le consentement de l’intéressé, à son corps défendant. Par ailleurs, si l’on accepte le texte biblique, il est naturel de se demander d’une part pourquoi les jeunes filles et les femmes devraient être écartées de cette alliance avec Dieu, et, d’autre part, si les Juifs doivent absolument suivre toutes les recommandations de la Thora. Dans le Lévitique par exemple, on lit : « Si un homme couche avec un homme comme on fait avec une femme, ils ont fait tous deux une chose abominable, ils seront punis de mort : leur sang est sur eux » (Lev 20, 13). En dehors de quelques fanatiques de Mea Shearim (quartier ultra-orthodoxe de Jérusalem), aucun Juif doué de raison ne tenterait aujourd’hui d’assassiner des homosexuels en suivant ces prescriptions.

Les hommes et les femmes qui ne suivent pas ces lois pourraient tout aussi bien faire valoir le droit à la conservation de l’intégrité physique pour se prononcer contre la circoncision forcée. Cette position critique, aujourd’hui difficilement acceptée en Europe mais bien présente aux États-Unis et en Israël, s’appuie sur une longue tradition, souvent méconnue. Les premières traces de circoncision remontent en effet à l’Égypte ancienne, vers 2300 avant notre ère. Les Juifs ont repris cette pratique, l’ont justifiée d’un point de vue religieux, et modifiée au cours du temps.

Ainsi, il semblerait bien que dans l’évolution de l’acte même, il s’agisse de marquer l’enfant de façon à ce qu’il devienne impossible de nier cette alliance symbolique. Par ailleurs, depuis le premier siècle, la circoncision avait aussi pour objectif de diminuer le plaisir sexuel. Philon d’Alexandrie, l’un des penseurs les plus importants du monde juif hellénique, entendait avec la circoncision réduire « le désir superflu et excessif ». Moïse Maïmonide (1138-1204) rabbin, médecin et philosophe mérite d’être cité :

« Je crois […] que l’un des motifs de la circoncision, c’est de diminuer la cohabitation et d’affaiblir l’organe sexuel, afin d’en restreindre l’action et de le laisser en repos le plus possible […]. Que la circoncision affaiblisse la concupiscence et diminue quelquefois la volupté, c’est une chose dont on ne peut douter ; car, si dès la naissance on fait saigner ce membre en lui ôtant sa couverture, il sera indubitablement affaibli. » (Maïmonide 1979, 606)

C’est au plus tard en Angleterre, au dix-huitième siècle, que ce rituel a été considéré comme un facteur de cohésion au sein de la communauté juive. En 1753, lorsqu’une loi (la « Jew bill ») est votée pour permettre la naturalisation des Juifs, la circoncision est officiellement autorisée, même si cette autorisation était soumise à quelques conditions. Cette loi a causé des protestations importantes car de nombreux commerçants craignaient la concurrence des Juifs et la peur se cristallisait à travers une attaque contre la circoncision. Dana Rabin a bien résumé la nature profonde de ces craintes :

« La menace semble être née d’une anxiété au sujet d’une différence : la peur qu’une naturalisation des Juifs inaugure un vaste complot juif visant à circoncire les hommes britanniques et les déposséder de leur masculinité et de leur virilité » (Rabin, 2006, p. 160)

Les non-Juifs étaient jaloux de cette particularité, mais personne ne saisissait l’occasion pour critiquer la circoncision sur des bases objectives. Ce n’est qu’avec les Lumières, et leur pendant juif, la Haskala, que la circoncision fut remise en question au sein de la communauté juive. Pour le rabbin Nahman de Bratslav, par exemple, la circoncision demeurait, comme pour Maïmonide, un moyen de réduire de façon drastique les sensations pendant les rapports sexuels. Il écrivait que le tsadik (un ‘juste’, selon le hassidisme) devait ressentir des douleurs au moment de l’acte sexuel, en souvenir de sa circoncision. Ce n’est qu’à partir des années 1820, et surtout à partir de 1840, que la circoncision a été remise en cause, avec le développement du judaïsme réformé.

En réaction face à ces positions critiques émanant du judaïsme réformé, le rabbin libéral Leopold Zunz (1794–1886), cofondateur de la science du judaïsme, tenta de défendre la circoncision, affirmant qu’une abolition de la circoncision diviserait le monde juif. Péremptoire, il assénait alors « un suicide n’est pas une réforme » (Zunz 1876, p. 199) et publiait en 1844 un ouvrage important rassemblant les avis de rabbins hostiles à l’abandon de la circoncision (Rapport sur la circoncision, Zunz 1844). Le 18 mars 1845, c’est l’une des figures principales du judaïsme réformé, Abraham Geiger (1810–1874), qui répondit à Zunz par une lettre devenue célèbre condamnant sans réserve la circoncision des nouveau-nés : « [La circoncision] demeure un acte qui angoisse le père, fait monter la pression chez la parturiente, sans compter que la conscience du sacrifice qui conférait par ailleurs à l’acte une dimension sacrée a bel et bien reculé chez nous. Tant mieux : vu son caractère atroce, ceci ne mérite aucun soutien. » (Geiger, Kirchheim et Geiger, 1885, p. 181–182).

Quelques années plus tard, le fondateur du sionisme politique, Theodor Herzl (1860–1904), ne critiqua pas seulement la meziza, il décida, lui qui n’était pas religieux, de ne pas faire circoncire son fils Hans (1891-1930). Malgré cela, il est encore aujourd’hui admiré par la plupart des Juifs et une ville porte son nom en Israël.

Deux décennies plus tard, on trouve dans le journal de Franz Kafka (1883–1924) une description réaliste de la circoncision qui en dit long sur ce que l’auteur pensait de ce rituel. Le 24 novembre 1911, dans son journal, il raconte ainsi la circoncision de son neveu :

« Il s’agit d’une opération d’autant plus délicate que le garçon, au lieu d’être allongé sur une table, est sur les genoux de son grand-père, et que le chirurgien, au lieu de faire bien attention, doit murmurer des prières. […] Maintenant on voit le sang et la chair à vif, le moule [mohel] manipule brièvement le membre avec ses doigts tremblants aux ongles longs et tire quelque part la peau obtenue comme un doigt de gant sur la plaie. » (Kafka 1949, p 204)

C’est précisément par dégoût devant ces scènes de circoncision (et surtout à cause de la meziza²) que de nombreux membres de la communauté ont renoncé à faire circoncire leur enfant.

Sigmund Freud (1856-1939) fait partie avec Herzl et Kafka des Juifs célèbres qui se sont exprimés de façon critique sur la circoncision. Le fondateur de la psychanalyse y voyait un ersatz de castration, l’expression d’une soumission à la volonté du père. Dans ses Nouvelles conférences d’introduction à la psychanalyse, qui correspondent aux textes des conférences faites au semestre d’hiver 1915-16, son propos sur la circoncision est marqué par les conséquences désastreuses de la circoncision sur la population masculine aux États-Unis :

« Chez certains peuples primitifs, la circoncision fait très souvent partie des rites de la virilité et tire certainement son origine de l’ancienne castration. Nous savons que notre avis sur ce point s’écarte de l’opinion générale, mais nous soutenons que la peur de la castration est l’un des moteurs les plus fréquents et les plus puissants du refoulement et par là de la formation des névroses. Notre conviction s’est nettement renforcée lorsqu’il nous a été donné d’analyser des individus chez lesquels on avait pratiqué non pas, bien entendu, la castration, mais la circoncision, soit dans un but thérapeutique, soit pour punir la masturbation. Ce fait n’est pas rare du tout dans la société anglo-américaine. » (Freud 1989, 4 ème conférence)

Les écrits de Freud sont importants car ils font le lien entre circoncision et névrose. Ils permettent également d’interpréter la signification anthropologique de ce rituel (pour les garçons, car les filles sont toujours négligées). Dans Moïse et le monothéisme, son dernier ouvrage, on lit :

« Lorsque nous entendons dire que Moïse avait ‘sanctifié’ son peuple en lui imposant la circoncision, nous saisissons alors le sens profond de cette assertion. La circoncision est un substitut symbolique de la castration que le père primitif et omnipotent avait jadis infligée à ses fils. Quiconque acceptait ce symbole montrait par là qu’il était prêt à se soumettre à la volonté paternelle, même si cela devait lui imposer le plus douloureux des sacrifices. » (Freud 1939, fin du chapitre 5)

A l’issue de ce bref historique, trois conclusions peuvent déjà être tirées : de nombreux Juifs, comme Maïmonide, étaient conscients du fait que la circoncision réduisait fortement la sensibilité du gland, que cet acte rituel était dangereux (avec ou sans meziza) et enfin, et c’est là le point capital, qu’une critique juive de la circoncision était possible.

Des mouvements juifs et humanistes contre la circoncision forcée

Suite au jugement de Cologne, qui fut surtout débattu en Allemagne et dans une moindre mesure en Suisse et en Autriche, quelques intellectuels juifs ont pris position sur le sujet mais presque toujours contre ce jugement (deux exceptions, Schonfeld 2012 et Segal 2012). Ainsi l’historien et écrivain Doron Rabinovici, connu pour ses positions habituellement plutôt progressistes, écrivait dans le Süddeutschen Zeitung : « On peut se demander comment l’alliance peut être scellée par un acte qui n’est exécuté que sur les descendants de sexe masculin. Même en Israël un petit groupe toujours plus important se détourne de la circoncision, mais la différence est fondamentale entre un front de refus au sein de la communauté religieuse et une interdiction prononcée par les tribunaux » (Rabinovici 2012). Il reconnaît donc implicitement que le rituel juif de circoncision repose sur le sexisme, estime cependant que l’on ne doit pas aborder ces questions délicates en public, sous peine de laisser l’antisémitisme se développer. Doit-on vraiment guider nos discours en fonction des pensées des antisémites ? Pour l’écrivain, la justification de la circoncision est simple : « La brit milah [terme hébreu pour la circoncision] a lieu sur un enfant qui vient de naître et qui est déjà juif, pour sceller à nouveau l’ancienne alliance. La brit milah doit apporter un aspect identitaire, un signe rappelant l’abandon du sacrifice humain ». Plus loin, il écrit : « La pénalisation des médecins qui sont prêts à circoncire avec les moyens modernes n’éradiquera pas ce rituel du monde. » Comment ne pas penser aux arguments similaires de celles et ceux qui défendent les mutilations génitales féminines (surtout les excisions) en estimant que si ces pratiques étaient interdites dans les hôpitaux, elles perdureraient dans des conditions d’hygiène insuffisantes ? Si la circoncision, principale mutilation génitale masculine, devait être interdite, cela signifierait pour Rabinovici que « les Juifs qui souhaitent vivre selon leur tradition millénaire ne seraient plus les bienvenus en République fédérale ». C’est ce qu’on nomme en allemand « la massue d’Auschwitz », en référence à un discours de l’écrivain Martin Walser dans lequel ce dernier critiquait la propension de certains (juifs ou pas), à ressortir Auschwitz ou la ‘Shoah’ dans tout débat concernant les Juifs.

A cause de l’histoire tragique des Juifs en Allemagne, la remise en cause de la circoncision peut sembler plus facilement acceptable lorsqu’elle ne vient pas du monde germanophone. Le réalisateur Victor Schonfeld qui a publié un article sobrement intitulé « ce rituel contredit mes valeurs juives » dans le même journal que Rabinovici, quatre mois après lui, a la chance d’être non seulement juif mais aussi britannique. Son film, It’s A Boy!, est un montage d’entretiens avec des Juifs qui décrivent les conséquences dramatiques, sur le plan physique et psychologique, que ce rituel a eu pour eux (Schonfeld, 1995).

De nombreuses voix s’élèvent aussi aux États-Unis, par exemple à travers le livre de Leonard B. Glick qui, dans le cadre de ses recherches sur le sujet, est devenu un opposant à la pratique de ce rituel. Il est vrai que l’identité juive demeure à bien des égards une énigme pour beaucoup car celle-ci ne se réduit pas à la religion. Certains se demandent par exemple si les Juifs forment un peuple ou une ethnie et l’historien israélien Shlomo Sand évoque dans le titre d’un de ses livres L’invention du peuple Juif (Sand 2008, voir à ce sujet Segal et Schumann 2011). Dans certains cas, la circoncision ne représente-t-elle pas une cérémonie conventionnelle qui permet aux parents de se sentir juifs sans avoir à se poser la question de la nature de cette identité ? Dans son dernier ouvrage, Sand évoque les « Juifs laïcs à travers le monde » et se demande pourquoi ceux-ci continuent souvent de circoncire leurs enfants, bien que cela soit « irrationnel », une « atteinte au droit fondamental de l’homme à son intégrité corporelle. » (Sand 2013, p. 129).

De nombreux parents qui décident de circoncire leur enfant étayent leur position avec l’argument « tel père, tel fils » ou « pour qu’il puisse ressembler à son père », mais Glick note avec raison : « It seems more likely that fathers want their sons to resemble them, since they are the ones who see the child’s genitals, not the reverse » (Glick 2005, p. 7).

La critique juive de la circoncision a une véritable tradition aux États-Unis et certains livres ont des conséquences sur l’évolution des pratiques. Depuis la parution du livre de Ronald Goldman, Questioning Circumcision: A Jewish Perspective, qui a marqué une étape dans le mouvement contre la circoncision forcée, une nouvelle cérémonie a été introduite en lieu et place de la brit milah, la brit shalom, littéralement « l’alliance de paix » (Goldman 1997). Il s’agit tout simplement d’accueillir l’enfant – garçon ou fille ! – dans la communauté, sans le mutiler. Certains rabbins approuvent même l’organisation de ces cérémonies pacifiques avec un argument étonnant : le rabbin Eugene Cohen considère que puisque 80% des circoncisions pratiquées aux États-Unis chez les Juifs sont réalisées à l’hôpital et ne sont pas conformes à la halakha (la loi juive décrivant l’ensemble des prescriptions, coutumes et traditions), on pourrait tout aussi bien y renoncer et une brit shalom aurait plus de sens. Dans l’annexe de son livre, Goldman décrit en détail comment cette nouvelle cérémonie peut être organisée, il donne des lettres types pour refuser une invitation à une brit milah mais aussi des modèles d’invitation pour une brit shalom. On trouve sur l’internet des sites indiquant les adresses de rabbins pouvant célébrer cette nouvelle cérémonie, pour celles et ceux qui souhaitent donner un caractère religieux. On assiste en somme à une évolution qui rappelle celle de l’introduction du baptême républicain dans la lignée de la Révolution française, rituel censé remplacer le baptême catholique.

Il existe de nombreuses expressions du mouvement juif opposé à la circoncision au-delà de l’introduction de la brit shalom et David Gollaher s’est spécialement intéressé aux différentes formes de protestations aux États-Unis, juives et non-juives (Gollaher, 2001, chap. 7). D’un point de vue sociologique, ces opposants à la circoncision venaient de milieux très différents, il s’agissait de médecins, d’infirmières ou encore de spécialistes de droit civil qui s’étaient auparavant engagés pour les droits des homosexuels. Dès 1985, ces personnes se sont regroupées au sein d’une association, la « National Organization of Circumcision Information Resource Centers » (NOCIRC), sous la houlette d’une infirmière, Marilyn Milos. Comme Gollaher, Leonard Glick qui a écrit Marked in Your Flesh raconte comment, en tant que Juif et anthropologue, il est devenu opposant à la circoncision au cours de la rédaction de son livre. Publié aux Oxford University Press, celui-ci est dédié à Marilyn Milos et à l’association Marked in Your Flesh.

Il n’y a pas qu’aux États-Unis que ces mouvements se développent. Le jugement de Cologne a été très largement commenté en Israël, mais heureusement, pas toujours d’un point de vue critique. A l’été 2012, Netta Ahitvu a ainsi publié un très long article dans le quotidien de la gauche libérale, Haaretz, ayant pour titre « Even in Israel, more and more parents choose not to circumcise their sons » (Ahituv, 2012). Elle relate notamment les témoignages d’immigrants de l’ex-URSS qui se sont fait circoncire à l’âge adulte et se plaignent d’une diminution importante du plaisir sexuel, depuis la circoncision. Même s’ils demeurent bien sûr très élevés, les taux de circoncisions diminuent dans la population juive du pays. Actuellement 3% des bébés de parents juifs ne sont pas circoncis et ce taux augmente d’année en année. Des voix s’élèvent aussi pour que les mohels soient plus strictement encadrés car seul un tiers des nouveau-nés sont circoncis à l’hôpital, avec la possibilité d’être opéré dans un environnement stérile et un traitement de la douleur.

Des associations aident et informent les familles qui souhaitent s’informer sur le sujet (par exemple « Gonen al hayeled », littéralement « protection des enfants »). On pourrait encore évoquer l’association « Ben Shalem », dont le responsable a été physiquement menacé par le ministre Eliahu Suissa (du parti Shas, ultra-orthodoxe) et « Kahal », fondée en l’an 2000, qui accorde une importance particulière aux aspects sociaux. La pression sociale est énorme pour que les parents circoncisent leur fils dans les milieux Juifs et même à Vienne, des membres de la communauté expliquent sous le sceau de la confidentialité qu’ils ont fait circoncire leur fils de peur de ne pas avoir de place au jardin d’enfants ou dans les écoles de la communauté.

Une revue juive berlinoise, Golem, qui se définit comme « magazine européen et juif », a osé traiter de ce sujet d’une façon pluraliste, alors que dans la revue homologue viennoise, Wina, seul un rabbin était invité à s’exprimer, estimant qu’il s’agissait d’un « débat qui n’en [était] pas un » et que le sujet ne pouvait et ne devait pas être abordé (Wina, sept. 2102). Le numéro de Golem au contraire s’ouvre par des questions intéressantes :

« Qu’est-ce qui a motivé la première femme qui a circoncis son propre fils ? Un enfant doit-il vraiment porter un signe physique rattaché à son origine ? Comment une femme peut en venir à devenir mohelet (‘circonciseuse’) ? Qu’est-ce que ça signifie de laisser faire circoncire ses petits-fils après la Shoah, sachant qu’à l’époque nazie c’était un stigmate dont la découverte signifiait la mort ? Pourquoi la tradition chrétienne a-t-elle ôté la circoncision de Jésus du calendrier liturgique ? Qu’est-ce qui amène un père juif, marié à une femme non-juive, à vouloir faire circoncire son fils ? »

L’espoir d’une prise de conscience de l’importance de ce sujet ne semble donc pas seulement venir des États-Unis.

Toute personne qui prendra le temps de s’intéresser au cas de la circoncision rituelle sur mineur constatera qu’il est possible de rejeter cette pratique d’un point de vue à la fois humaniste et juif. Pourquoi ne serait-il pas possible, aujourd’hui, de reprendre le débat tel qu’il s’est développé dans les années 1840 ? L’extermination des Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale – la ‘Shoah’ – devrait-elle empêcher toute réforme du judaïsme ? Espérons que non car les Lumières nous ont montré combien, justement, le primat des Droits de l’Homme sur les traditions devait être respecté, et le droit à l’intégrité physique en fait partie.

Notes

1. Même si le peuple juif est socialement construit, en partie issu de conversions et se référant à une culture et non simplement à une religion et encore moins à une ethnie, la notion de peuple se justifie et le substantif qui en découle exige la majuscule.

2. Type de circoncision pratiqué par les communautés strictement orthodoxes au cours de laquelle le sang est aspiré directement par le mohel avec sa bouche.

Bibliographie

Ahituv, N. (2012). Even in Israel, More and More Parents Choose Not to Circumcise Their Sons.

Freud, Sigmund. 1989. Nouvelles conférences d’introduction à la psychanalyse (1932). Paris: Folio.

Freud, S. (1939). Der Mann Moses und die monotheistische Religion. Drei Abhandlungen. Amsterdam: De Lange.

Geiger, L., Kirchheim, R., Geiger, A. (1885). Abraham Geiger’s Nachgelassene Schriften (Bd 5). Berlin: Gerschel.

Goldman, R. (1997). Questioning Circumcision: A Jewish Perspective. Boston: Vanguard Publications.

Hasewend, S., Schachner, M. (2012). Kleine Zeitung. Beschneidung: „Verbot Ist Wie Vernichtung Der Juden“.

Kafka, F. (1949). Tagebücher, 1910–1923. Frankfurt am Main: Fischer Taschenbuch Verlag.

Knobloch, C. (2012). Süddeutsche Zeitung. Wollt ihr uns Juden noch? Zugriff am 25.07.2013.

Maïmonide, M. (1979). Le Guide Des Égarés (éd. orig. 1204). Verdier, Lagrasse.

Rabin, D. (2006). The Jew Bill of 1753: Masculinity, Virility, and the Nation. Eighteenth-Century Studies, 39 (2), 157–171.

Rabinovici, D. (2012). Süddeutsche Zeitung. Kritik an ritueller Beschneidung: Im Hintergrund schwelen Kastrationsängste.

Sand, S. (2008). L’invention du peuple juif. Paris: Fayard.

Sand, S. (2013). Comment j’ai cessé d’être juif: un regard israélien. Paris: Flammarion.

Schonfeld, V. S. (2012). Süddeutsche Zeitung. Debatte um die Beschneidung: „Dieses Ritual widerspricht meinen jüdischen Werten“.

Schonfeld, V. S. (1995). It’s A Boy. Beyond the Frame Ltd.

Segal, J. (2011). The Diversity of the Jewish Identity and Its Difficult Expression in Vienna or When Films Reveal

Unease Regarding the Jewish Identity. Diletto – the Paper on Art & Culture, 1, 28–31.

Segal, J. (2012). Wiener Zeitung. Kein Grund zur Beschneidung.

Segal, J., Schumann, J. (2011). „Rezension: Shlomo Sand: Die Erfindung Des Jüdischen Volkes. Transversal, 1+2, 149–155.

Zunz, L. 1844. Gutachten über die Beschneidung. Georg Olms Verlag.

Zunz, L. 1876. Gesammelte Schriften. Georg Olms Verlag.

Autres articles de Jérôme Segal sur le même sujet :

Pour l’espace francophone, Droit au Corps a le plaisir de soutenir la démarche Brit Shalom, l’Alliance sans souffrance, apparue en 2016.

Les commentaires sont fermés.

Revenir en haut de la page