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Un homme écrit au rabbin qui l’a circoncis 21 ans plus tôt

Shea Levy est américain et juif. Il a été circoncis à huit jours par un mohel, personne chargée de réaliser la circoncision rituelle selon la tradition juive. Mécontent d’avoir été privé de son prépuce, Shea a décidé de s’adresser à son circonciseur en lui écrivant une lettre ouverte.

Shea Levy homme juif qui écrit au rabbin qui l'a circoncis

Publié par Shea Levy sur son blog, le 17 mai 2011

Ceci est un e-mail que je viens d’envoyer au mohel qui a réalisé ma circoncision il y a de cela 21 ans. Mon but en envoyant ceci était de lui montrer le point de vue de quelqu’un qui aurait préféré ne pas avoir été circoncis, afin qu’il comprenne ce que sa profession peut causer et que peut-être il s’interroge sur son rôle dans ce domaine.

J’ai choisi de publier cette lettre pour deux raisons : pour que mes amis et ma famille puissent comprendre comment je me sens personnellement au sujet de ma circoncision (plutôt que ma position intellectuelle sur la circoncision dans l’abstrait) et pour que quiconque envisage de réaliser une circoncision ou en faire réaliser une puisse changer d’avis.

Avant d’arriver à l’e-mail, quelques notes :

  • Le récit contient des descriptions personnelles impliquant mon intimité. Bien qu’il n’y ait rien d’explicitement sexuel, ni images ou autres, certaines personnes peuvent en être gênées.
  • Je suis pleinement conscient que mes parents ont eux aussi joué un rôle significatif dans ma circoncision. Mon intention n’est pas que cette lettre soit interprétée comme accablant seulement le rabbin Henesch. Je ne sais toujours pas comment évoquer le sujet avec mes parents, ni même si je le devrais, étant donné qu’ils n’auront jamais plus d’autre occasion de circoncire un garçon.
  • Dans cet e-mail, j’ai utilisé des phrases en hébreu que le rabbin Henesch comprendra, j’en suis sûr, ce qui n’est pas le cas pour certains de mes lecteurs. Ces phrases seront expliquées entre crochets ; ces crochets n’ont pas été inclus dans l’e-mail original.

Lettre ouverte au Mohel Michael Henesch

Cher Rabbin Henesch,

Vous ne vous souvenez certainement pas de moi, mais il y a 21 ans de cela vous avez changé ma vie. Comme nombre de vos clients, j’avais huit jours à l’époque, donc je doute que j’étais capable d’exprimer mon opinion sur la procédure. Mais depuis, j’ai eu pas mal de temps pour vivre avec les conséquences de votre travail et j’aimerais partager avec vous mon point de vue sur ce que vous m’avez fait.

Si vous ne l’aviez pas encore deviné de par le ton utilisé, j’aurais souhaité ne pas avoir été circoncis. Je pourrais vous montrer des études qui, je le pense, démontrent les effets néfastes de la procédure sur les jeunes enfants, les conséquences pour les adultes ayant subi cette procédure étant plus jeunes et la fausseté des prétendus bénéfices pour la santé de la circoncision, mais je m’abstiendrai. Il y a des organisations dédiées à cela qui peuvent communiquer ces informations bien mieux que je ne pourrais le faire. Ce que je peux vous proposer, c’est de vous décrire mon expérience personnelle, les effets que j’endure et qui sont, je crois, la conséquence de votre acte, tout cela dans l’espoir que vous puissiez comprendre à un niveau personnel le potentiel néfaste de votre profession et que peut-être vous envisagiez de la quitter. Ce récit sera intime tant sur le plan physique que spirituel, mais comme il s’adresse à quelqu’un qui a eu un impact permanent sur mes organes génitaux, je pense que nous avons franchi ce type de barrière.

Presque chaque jour, aussi loin que je m’en souvienne, j’ai à un moment ou un autre ressenti de l’inconfort à l’extrémité de mon pénis. Peu importe le sous-vêtement que je porte, que j’aie un pantalon ou un short, que je reste immobile assis à un bureau toute la journée ou que je fasse du sport, à un moment ou un autre mon pénis frotte contre quelque chose de manière déplaisante. Ce n’est pas un inconfort majeur ou une douleur, mais c’est présent, impossible à ignorer et ce n’est pas une sensation naturelle. Cela me donne l’impression que quelque chose ne va pas, comme si quelque chose n’était pas à sa place, et je ne ressens rien de tel dans aucune autre partie de mon corps qui soit couverte par un vêtement toute la journée. Je ne peux pas vérifier personnellement, mais c’est apparemment un problème qui arrive seulement chez certains hommes circoncis, jamais chez les hommes intacts. En fait, je crois comprendre que les hommes intacts ressentent considérablement moins d’irritations à ce niveau, et ce en toutes circonstances. Quelle qu’en soit la cause, il n’en reste pas moins que chaque jour ou presque une sensation physique me rappelle une réalité sur mon corps dont j’aimerais tellement qu’elle soit différente.

Les parties de mon gland exposées en permanence sont calleuses. Ce ne sont pas des cals épais comme ceux qui peuvent se former sur les mains, mais la peau est plus épaisse, plus rude et moins sensible que la peau du gland toujours partiellement recouverte.

J’ai une cicatrice autour de mon pénis, un rappel visuel de ce qui autrefois fut présent et que je n’ai jamais connu. C’est loin d’être aussi grave que les exemples extrêmes de circoncisions ayant mal tournées que j’ai vues, mais c’est présent et visible. Cela ne me rend certainement pas plus attirant que ce que je l’aurais été sans elle.

La zone sous la peau pliée du pénis qui reste accumule régulièrement des poussières, des fragments de tissus et autres particules extérieures. Bien que je me lave quotidiennement, elle est assez collante et adhère régulièrement à mes poils pubiens ou le tissu de mes sous-vêtements, ce qui produit une sensation déplaisante quand ils se détachent.

Le sexe et la masturbation sont moins agréables que ce qu’ils auraient pu être. J’ai de bonnes raisons de croire, considérant les cals que je peux sentir et les études de sensibilité physique que j’ai lues, que je ne suis pas capable de ressentir le même degré et la même variété de plaisir physique que j’aurais pu ressentir si j’avais été laissé intact. J’ai perdu la sensation de la peau libre qui glisse le long du pénis durant l’acte sexuel ou la masturbation. Mon pénis a moins de lubrification naturelle qu’il ne devrait. L’activité sexuelle cause plus de frictions qu’elle ne devrait. L’activité sexuelle a plus de risque d’être suivie par une période où mon pénis est sensible et irritable qu’elle ne devrait. J’ai plus de risque d’avoir besoin de lubrifiant pour l’acte sexuel que je ne devrais. En particulier, la masturbation est plus abrasive, moins agréable et dans l’ensemble plus difficile qu’elle ne devrait l’être (ce qui, à ce propos, fut l’un des arguments majeurs qui ont conduit à l’augmentation des taux de circoncision chez les non-juifs américains).

Ces problèmes physiques ne sont pas insignifiants et je pense qu’ils suffiraient à me faire regretter ce qui m’est arrivé, mais ils ne sont rien comparativement aux problèmes spirituels. Voyez-vous, Rabbin Henesch, je ne me considère pas comme un juif religieux. Au regard de la culture, je maintiens toujours certaines valeurs familiales et certaines pratiques, surtout celles qui me rapprochent de ma famille, mais je ne crois pas en Dieu et je ne me tourne pas vers le Tanakh [l’Ancien Testament, Torah incluse] ou les rabbins pour guider ma vie spirituelle et morale. J’ai grandi en allant à la shul [synagogue], en célébrant les fêtes traditionnelles, en allant à l’École du Dimanche, en célébrant une Bar Mitzvah [la cérémonie juive de passage à l’âge adulte, à 13 ans pour les garçons] et en allant même à la Jewish day school, pourtant aujourd’hui j’ai presque le contrôle total sur le degré auquel la culture juive et la religion juive jouent un rôle dans ma vie quotidienne. L’exception est la circoncision : pour le restant de mes jours, je devrai vivre avec un pénis qui fut coupé au nom d’une alliance à laquelle je n’ai pas consentie, avec un être dont je ne crois pas à l’existence. J’imagine que vous êtes un homme civilisé et que vous seriez choqué à l’idée que des adultes soient forcés d’exprimer une croyance dans un système qu’ils n’ont pas choisi personnellement, que l’expression de cette croyance se traduise par l’obligation de porter une croix autour du cou ou même par l’obligation pour tous ceux qui sont nés juifs de porter le tallit katan [un vêtement rectangulaire, avec un trou pour la tête et de longues franges, généralement porté sous les vêtements ordinaires]. Et pourtant, c’est ce que le rituel de la circoncision fait : il force un participant, quelqu’un qui vient tout juste d’ouvrir les yeux sur le monde, à porter une marque permanente, irréversible, de la religion d’un autre participant. Les pratiques culturelles juives que j’ai choisies de conserver me rappellent la bonté et la grandeur qui émanent de certains aspects du judaïsme. La modification physique que je ne peux changer me rappelle tous les mauvais côtés qui m’ont poussé à le rejeter dans son ensemble.

À un moment donné, il n’y a pas si longtemps, je vous ai détesté. J’étais en colère contre vous, je voulais obtenir justice, vous forcer à vous expliquer. Mais je comprends à présent. Je comprends comment vous avez pu choisir votre profession, comment vous avez pu choisir de me faire cela. La circoncision est considérée comme une marque d’honneur dans le judaïsme, elle est vue comme fondamentale dans de nombreux aspects de la religion et a un long passé en tant que symbole de l’autonomie que les juifs ont conservée contre la pression de gouvernements et cultures tyranniques qui les ont conquis par le passé. Je ne l’excuse pas, mais je peux comprendre pourquoi quelqu’un qui a grandi dans cette culture peut voir votre travail comme sacré et célébré, sans jamais s’interroger sur les possibles effets négatifs. Mais désormais, vous n’avez plus ce luxe. Vous avez vu l’autre côté du problème et vous avez maintenant un choix à faire.

Sur les centaines ou milliers de circoncisions que vous avez réalisées, il est possible que je sois le seul qui ait des regrets. Mais la prochaine fois que vous vous pencherez au-dessus d’un bébé, prêt à couper, demandez-vous : « Puis-je être sûr que ce garçon ne sera pas pareil ? Puis-je être sûr que ne suis pas en train de condamner cet enfant à une vie d’inconfort physique et d’inconvénients ? Puis-je être sûr que cet enfant va embrasser ma foi et ce symbole de cette foi pour le restant de ses jours ? Puis-je être sûr que j’aie le droit de prendre cette décision pour lui ? »

Vous pourriez répondre : quid de la majorité, ceux qui n’ont jamais aucun problème physique et qui restent des juifs religieux toute leur vie ? Dans ce cas, ma question pour vous serait : qu’ont-ils à y perdre ? Est-ce que les filles juives ont un départ moins joyeux dans leur vie parce que le Zeved Habat [la fête de naissance des petites filles, qui ne contient pas d’équivalent à la circoncision] ne contient aucune modification physique permanente ? Est-ce que les femmes juives qui conservent la foi jusqu’à l’âge adulte ont un rôle moindre à jouer dans l’alliance de Dieu avec Abraham à cause de l’absence de symbole corporel de ce contrat ? Et qu’est-ce qui empêche un homme juif laissé intact, une fois devenu adulte, de décider qu’il aimerait être circoncis ? Étant donné que la moitié de la population juive parvient à être considérée comme membre de la communauté sans la circoncision et que l’autre moitié pourrait choisir la circoncision quand ils sont plus conscients de ce que le judaïsme signifie pour eux, pouvez-vous justifier votre prochaine circoncision ?

Salutations,

Shea Levy

Source : blog de Shea Levy

Traduction française : Droit au Corps

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